Historiquement, l’introduction de nouvelles sources d’énergie n’a jamais véritablement remplacé les précédentes, mais s’est plutôt ajoutée à elles, entraînant une consommation globale accrue. Cette observation fondamentale bouscule la perception commune de la transition énergétique, un concept souvent présenté comme un basculement inéluctable d’un système à un autre.
La question de savoir si la transition énergétique est un mythe ou une réalité anime aujourd’hui de nombreux débats. Pour certains, cette notion incarne un idéal nécessaire pour faire face aux défis climatiques et environnementaux. Pour d’autres, et notamment pour l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz, elle masque une réalité plus complexe et potentiellement contre-productive.
Nous allons explorer les différentes facettes de ce débat, en analysant les arguments qui remettent en question cette idée de succession linéaire des énergies et en proposant des pistes pour une approche plus pragmatique et efficace face aux enjeux énergétiques contemporains.
Le concept de transition énergétique : un mythe historique ?
L’idée que de nouvelles sources d’énergie supplantent les anciennes est profondément ancrée dans nos représentations collectives. Nous imaginons volontiers une ère du bois cédant la place à celle du charbon, puis du pétrole, et ainsi de suite. Pourtant, l’étude historique révèle une dynamique tout autre : celle de l’accumulation.
Jean-Baptiste Fressoz, chercheur au CNRS, bat en brèche cette vision simplifiée. Il explique que la consommation de bois n’a pas diminué avec l’avènement du charbon, pas plus que celle du charbon n’a été éradiquée par le pétrole. Chaque nouvelle source d’énergie découverte et exploitée s’est ajoutée au bouquet énergétique existant, augmentant la capacité globale de production et de consommation d’énergie. Cette réalité de l’accumulation contredit directement la notion de substitution qui sous-tend l’idée populaire de la transition énergétique mythe.
Cette perspective historique nous invite à reconsidérer la manière dont nous abordons les défis énergétiques actuels. Si le nouveau n’a pas fait disparaître l’ancien par le passé, pourquoi en serait-il différemment aujourd’hui avec les énergies renouvelables ? Cette question, loin d’être anodine, est au cœur de la réflexion sur l’efficacité de nos stratégies.
L’illusion de la succession linéaire des énergies
La croyance en une succession linéaire des énergies, où chaque innovation rend obsolète la précédente, est devenue une sorte d’idéologie pratique. Elle nourrit l’espoir d’un basculement technologique inévitable qui résoudrait les problèmes sans nécessiter de changements profonds dans nos modes de vie ou de production. Cette vision, selon les analyses, empêche de penser convenablement le défi climatique en détournant l’attention de la réalité matérielle des systèmes énergétiques.
Le terme même de « transition énergétique » est apparu et s’est imposé dans les discours politiques et industriels, devenant un mantra pour un futur que l’on souhaite « politiquement correct ». Cette rhétorique, si elle peut sembler rassurante, risque en réalité de masquer l’ampleur des efforts à fournir et la complexité des mutations nécessaires. Elle entretient l’illusion d’une solution principalement technologique, sans interroger suffisamment les niveaux de consommation.
Pourquoi la transition énergétique est-elle perçue comme un mythe par certains ?
La perception d’une transition énergétique comme un mythe ne relève pas d’un scepticisme infondé, mais d’une analyse rigoureuse des faits historiques et de leurs implications. Le principal argument réside dans l’écart entre le discours et la réalité matérielle.
La notion de transition, dans son acception courante, implique un passage d’un état à un autre, une substitution d’éléments. Or, dans le domaine de l’énergie, l’histoire nous montre une tout autre dynamique : celle de l’addition et de l’expansion. Chaque fois qu’une nouvelle source d’énergie a été exploitée – que ce soit le charbon, le pétrole, le gaz ou le nucléaire – elle n’a pas remplacé les précédentes. Au contraire, elle est venue s’y ajouter, augmentant ainsi la quantité totale d’énergie disponible et consommée. Cette augmentation continue de la consommation globale, plutôt qu’une substitution, est la véritable constante historique.
Ce phénomène d’accumulation contredit l’idée d’une transition énergétique dans le sens d’un remplacement pur et simple. Il suggère que tant que de nouvelles sources d’énergie sont ajoutées sans une réduction drastique et simultanée des sources existantes, la consommation globale continuera d’augmenter, rendant plus complexe l’atteinte des objectifs de décarbonation.
« La “transition énergétique” ou l’incarnation de la procrastination politique. »
Jean-Baptiste Fressoz

La procrastination politique et l’illusion technologique
L’historien Jean-Baptiste Fressoz dénonce cette notion comme une forme de « procrastination politique ». En se reposant sur l’idée d’une transition inéluctable, les décideurs et l’industrie peuvent être tentés de repousser les mesures véritablement contraignantes. L’espoir d’une solution technologique future, d’une innovation « révolutionnaire » qui résoudrait tout, peut freiner l’adoption de politiques plus immédiates et plus radicales concernant la sobriété énergétique et l’efficacité.
De plus, cette vision du « meilleur transition énergétique mythe » peut être perçue comme un « futur politiquement correct des industriels ». Elle permet de projeter une image de progrès et de responsabilité environnementale sans nécessairement remettre en question les modèles de croissance basés sur une consommation énergétique toujours plus grande. Le défi n’est donc pas seulement technique, il est aussi profondément politique et sociétal, exigeant une remise en question de nos habitudes et de nos structures économiques.
Les implications de cette vision pour l’action climatique
Si la transition énergétique est davantage un mythe qu’une réalité dans son acception commune de substitution, les implications pour l’action climatique sont profondes. Elles nous poussent à revoir nos stratégies et à nous concentrer sur des leviers d’action différents.
La première implication majeure est la nécessité de se défaire de l’idée que de nouvelles technologies suffiront à elles seules. L’innovation est certes essentielle, mais si elle ne s’accompagne pas d’une réduction effective de la consommation d’énergies fossiles, elle ne fera qu’ajouter à l’empreinte énergétique globale. Cela signifie qu’une approche holistique est indispensable, combinant l’évolution des sources d’énergie avec une transformation profonde des modes de production et de consommation.
Une autre implication concerne l’urgence. Si nous attendons une transition naturelle et progressive, le temps pourrait jouer contre nous. L’accumulation historique des énergies montre que les changements sont lents et que l’ajout de nouvelles sources ne se traduit pas automatiquement par la disparition des anciennes. Agir de manière décisive et volontariste devient donc primordial, en se basant sur les techniques disponibles et en mettant en œuvre des politiques de sobriété.
Tableau comparatif : Vision traditionnelle vs. Vision de l’accumulation
| Caractéristique | Vision traditionnelle de la transition | Vision de l’accumulation (selon Fressoz) |
|---|---|---|
| Dynamique principale | Substitution, remplacement des anciennes énergies par les nouvelles. | Addition, les nouvelles énergies s’ajoutent aux anciennes. |
| Impact sur la consommation globale | Stabilisation ou diminution à terme. | Augmentation continue de la consommation globale. |
| Rôle de la technologie | Solution principale et inéluctable. | Contribue à l’expansion sans garantir la substitution. |
| Défi principal | Développer de nouvelles sources d’énergie. | Réduire la consommation totale d’énergie et décarboner les usages existants. |

Repenser la transition : des solutions concrètes et accessibles
Si la vision d’une transition énergétique comme un mythe nous oblige à un certain réalisme, elle ouvre également la voie à des approches plus concrètes et plus efficaces. Plutôt que d’attendre une révolution énergétique qui ne se produit pas toujours par substitution, nous pouvons nous concentrer sur des actions tangibles.
La première piste est celle de la sobriété énergétique. Il s’agit de réduire nos besoins en énergie, non pas par la privation, mais par une utilisation plus intelligente et moins gaspilleuse des ressources. Cela passe par des changements d’habitudes, une meilleure isolation des bâtiments, une optimisation des transports, et une consommation de biens plus raisonnée.
Ensuite, l’efficacité énergétique joue un rôle majeur. Améliorer les performances des équipements et des infrastructures permet de produire le même service avec moins d’énergie. Que ce soit dans l’industrie, le bâtiment ou les transports, les gains d’efficacité sont un levier puissant pour réduire l’empreinte énergétique sans nécessairement modifier le niveau de service.
Enfin, le développement des énergies renouvelables doit se faire avec une conscience aiguë de l’enjeu d’accumulation. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter de l’énergie verte, mais de s’assurer qu’elle déplace réellement les sources carbonées. Des projets comme l’installation solaire sur les toitures, par exemple, sont des illustrations concrètes de l’exploitation de sources propres et disponibles, contribuant à une production décentralisée et plus respectueuse de l’environnement.
Les piliers d’une action énergétique renouvelée
Pour avancer vers un système énergétique plus durable, il est possible de s’appuyer sur plusieurs piliers d’action :
- La planification territoriale : Repenser l’aménagement des villes et des territoires pour réduire les besoins en transport et optimiser les consommations énergétiques locales.
- L’investissement dans l’existant : Moderniser et décarboner les infrastructures énergétiques actuelles, plutôt que de se contenter de construire de nouvelles capacités.
- L’éducation et la sensibilisation : Informer les populations sur les enjeux énergétiques et les inciter à adopter des comportements plus sobres et responsables.
- La réglementation et les incitations : Mettre en place des cadres législatifs et des mécanismes de soutien qui favorisent les économies d’énergie et le développement des énergies renouvelables.
- La recherche et l’innovation ciblées : Développer des technologies qui permettent de réduire drastiquement l’empreinte carbone et d’améliorer l’efficacité énergétique, en évitant les écueils de l’effet rebond.
Vers une nouvelle ère énergétique : repenser nos actions
La question de savoir si la transition énergétique est un mythe ou une réalité nous pousse à une introspection nécessaire. Loin d’être un constat fataliste, cette remise en question est une opportunité de construire des stratégies plus robustes et plus ancrées dans la réalité des systèmes énergétiques et de leurs dynamiques historiques.
Le défi n’est pas simplement de remplacer une énergie par une autre, mais de transformer en profondeur nos sociétés pour qu’elles consomment moins et mieux. Cela implique une volonté politique forte, mais aussi l’engagement de chaque citoyen, de chaque entreprise. Les gouvernements, les entreprises et les populations doivent œuvrer de concert pour une modification structurelle profonde des modes de production et de consommation.
En acceptant que le nouveau s’ajoute souvent à l’ancien, nous pouvons mieux cibler nos efforts. Il ne s’agit plus seulement de « faire la transition », mais d’agir concrètement pour décarboner l’existant, réduire la demande et développer des sources d’énergie réellement durables. C’est en adoptant cette vision lucide que nous pourrons réellement progresser vers un avenir énergétique plus équilibré et respectueux de notre planète.